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Ghjente di Filosorma

Il existe en Filosorma pas mal de gens pittoresques. De ceux dont on dit là-bas, « ch’elli fanu u so pruverbiu », qu’ils font leur proverbe. En d’autres termes, qu’ils se signalent à l’attention des historiens de la macagna et des compilateurs de cacciate (saillies drolatiques) par la régularité et la grande, très grande qualité, de leur production. Comme ils ne le font pas toujours exprès, il n’est pas question que je les cite. Les fins connaisseurs de la vallée les reconnaîtront et j’éviterai ainsi un motif de discorde avec leur parentèle. Et pour être tout à fait tranquille, je n’évoquerai que les anecdotes dont moi et les miens avons pu être les involontaires et hilares victimes. Je le ferai en corse parce que la musique de la langue est le condiment nécessaire mais je traduirai en français par égard pour ceux qui ne peuvent pas, pas encore, apprécier cette cuisine épicée.

J’avais alors une quinzaine d’années. Age délicat où tout garçon normalement constitué se pose une question fondamentale: suis-je séduisant? Aussi, étais-je très impatient de rencontrer une cousine qui vivait au Niolu et dont ma mère me disait qu’elle était, elle aussi, impatiente de me voir. Quand j’étais gamin, elle me trouvait fort beau et le disait haut et fort. Charmante perspective que de rencontrer une dame au goût si sur. J’ai donc entrepris avec un vif intérêt la tournée des village avec comme point d’orgue, la visite de cette dame. Je me souviens avec précision de la maison, du couloir et du salon où elle se tenait et puis aussi de son commentaire immédiat lorsqu’elle m’a enfin aperçu…

« E quessu Tony, ma un la dicu piu ch’ellu è bellu, ma cum’ellu è inguffitu, cusi goffu!! » Ce qui en bon français nous donne « C’est celui-là Tony, mais je ne dis plus qu’il est beau, mais comme il a enlaidi, comme il est laid!! » Charmant et très rassurant quand on se pique de plaire. Goûter amer arrosé du sempiternel orgeat au parfum de soupe à la grimace. Bon, quelques dizaines d’années après, il m’arrive encore d’avoir droit lorsque j’arrive à ce fameux « cusi goffu » passé en forme de légende familiale. Cela faisait beaucoup rire ma maman pour qui de toutes façons, il me semble que quoiqu’on en dise, j’étais le plus beau.

Ma Maman… elle adorait rire et racontait avec talent les histoires dont parfois elle avait été la victime involontaire. Même dans le tragique parfois. Il faut savoir qu’elle avait eu la douleur de perdre son mari, mon père, alors que je n’avais que trois ans. Lors de son premier séjour au village, il lui avait fallu endurer la litanie des condoléances qui ravivait la tristesse. Elle n’avait certes pas envie de rire et pourtant, quarante et cinquante ans plus tard, si campava, elle se marrait en nous contant pour la enième fois, sa rencontre avec un bonhomme réputé pour sa spontanéité, qui était venu à sa rencontre per fà i so duveri.. remplir ses obligations.

Mamma era nant’a muraglieta, vicinu di a casa e vede chi s’affaca quellu C. U tipu s’avvicina e li face:

Ellu…allora, m’anu dettu chi era mortu u to maritu. Chi vole fà, è a vita..

Mamma… è cusi..ai puru raggio..

Ellu.. ma era pinzutu?

Mamma.. inno era corsu!

Ellu.. era corsu?! Allora è altru!

Mamma…era corsu e paesanu postu chi era natu indè u Mansu.

Ellu.. un paesanu di u Mansu!! Allora cambia l’affaru!!

For di ride chi vulete fà?

Maman était assise sur la muraillette, proche de la maison et voit s’approcher C. Le type s’approche et lui dit:

Lui.. alors, on m’a dit que ton mari était mort. Qu’est ce que tu veux faire, c’est la vie..

Maman.. c’est ainsi, tu as raison..

Lui.. mais il était continental?

Maman.. non, il était corse!

Lui..il était corse?! Alors c’est autre chose!

Maman.. il était corse et d’ici puisqu’il était né au Mansu.

Ellu.. un du Mansu!! Alors l’affaire change!

A part rire, que voulez vous faire?

Rien que sur cet homme là, maladroit mais fort gentil, je pourrais écrire des pages. Je ne m’interdis pas de le faire. Le Filosorma n’est pas qu’une vallée, un fleuve et des montagnes. Il y avait des gens aussi même si aujourd’hui on ne s’en rend plus tout à fait compte..