L’art de la macagna

Un peu gêné aux entournures pour parler du bar du village. Jérôme Ferrari l’a fait dans « Le sermon sur la chute de Rome ». Et son écriture est d’un tel niveau qu’elle inhibe. Mais comment parler de la macagna sans parler du bistrot. Et puis, le Goncourt n’est pas ici un objectif. Alors, on y va.
Le bar du village est un lieu essentiel. Le village est un système planétaire où dans chaque maison vivent des gens avec leurs histoires closes. Pourtant tout se sait. C’est heureux. Il n’est pas possible d’imaginer que les familles existent avec leurs joies et leurs peines sans que jamais l’extérieur n’en sache rien. Elles imploseraient. Le bar, est donc l’endroit où on s’expose. S’y raconte ce qui doit être su et s’y susurrent les informations qui ont vocation à circuler. Chacun apporte un peu et repart avec ce que les autres ont bien voulu apporter. C’est un univers d’hommes. Un univers très identitaire aussi. Il y a quelques tables peuplées de touristes mais elles sont exilées à la périphérie de la terrasse. Au centre, on trouve les habitués, rois de la macagna, ceux dont les plaisanteries les meilleures passent l’hiver et rentrent dans la mémoire collective.
La macagna, c’est difficile à expliquer. Un art. Celui qui consiste à rebondir sur une phrase, un défaut, une particularité de son interlocuteur pour avec un grand sérieux bâtir une histoire qui fera rire aux dépends de la victime mais sans méchanceté. Il ne doit pas y avoir offense. Chacun joue sa partition, le macagneur comme le macagné. Pour ce dernier, c’est un peu involontaire mais il y trouve son compte.
Au travers de quelques exemples, je m’en vais essayer de vous faire saisir l’esprit subtil de la macagna.
Un mien cousin, qui se reconnaîtra, n’est pas dépourvu d’un certain talent dans ce domaine. Il y a quelques été de cela, il avait entrepris une équipe de touristes sur Napoléon. Ils avaient été très vite impressionnés par sa science, réelle au demeurant, du sujet. Mais sa cible était ailleurs comme on va le voir. Tout à trac, il avait annoncé que si l’Empereur était inhumé aux Invalides, le crâne de Napoléon enfant était enterré ici même à Bardiana. Les touristes n’étaient pas crédules au point de gober une histoire pareille. Mais sur la terrasse, brûlant de participer à la conversation, il s’était trouvé quelqu’un (il y a en toujours un dans la bande) qui perdant son peu de sens critique, avait rebondi sur l’affaire. Il avait clamé haut et fort son incompréhension et vivement critiqué le maire. Sa marotte ! Comment un tel atout touristique pouvait-il rester ignorer ? Il fallait communiquer sur ce point et valoriser une pareille trouvaille. Une longue diatribe écoutée bouche bée par les témoins étrangers et avec une envie de rire contenue à grand-peine par les locaux. Tous les ingrédients de la macagna réussie sont dans cette anecdote, parfaitement authentique. Un inventeur malicieux, un public et une victime à laquelle il suffit de servir un thème auquel elle tient suffisamment pour qu’elle parle sans réfléchir. Deux ou pastis ne nuisent pas à l’affaire pour être tout à fait honnête.
J’ai participé à une conversation, il y a très longtemps, où j’ai vu ma Mère lancer une macagna d’anthologie aux dépends du mari continental d’une de nos cousines, homme dont je peux vous assurer qu’il est loin d’être un benêt. Mais voilà. Il est attaché aux choses matérielles et pointait sans méchanceté, la pauvreté de nos villages. Ma maman qui le connaissait un peu, lui a dit qu’en effet notre situation avait été précaire. A tel point que dans les années 30, personne ne pouvait acheter l’once d’or que les commerçants de Calenzana venaient proposer pour cinq francs. Etrange à dire mais il a gobé cette histoire. Toute la soirée, il a posé des questions ne parvenant pas à comprendre que nous n’ayons pas pu trouvé cinq francs pour acheter de l’or. Je crains que comme nous n’avons rien dit à l’époque, il y croit encore.
J’aurais pu vous parler du piano de Candela ou de la truite à clochette. Mais je vais en rester là. Une dernière petite chose tout de même en forme de regret conclusif. Il y a des saisons que je n’ai entendu une macagna digne de ce nom. Un peu plus de méchanceté envieuse et un peu moins de malice amicale. Ceci explique sans doute cela.

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