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U Riacquistu…refaire les choses siennes.

Le riacquistu s’inscrit dans un mouvement qui va au-delà de la Corse. Dans les années 1970, le combat pour la culture, l’apparition d’une conscience écologique sont autant de thèmes qu’on peut retrouver partout. Mais dans l’île, après des décennies pendant lesquelles, l’histoire, la culture et bien sûr la langue ont été ignorées pour ne pas dire méprisées, le riacquistu a pris une dimension essentielle et même vitale.

Une approche globale est faite dans cet article de Cairn sous la plume d’Anne Meistersheim

Le riacquistu est littéraire (la revue Rigiru par exemple) ou s’intéresse à l’architecture traditionnelle comme vecteur de construction de l’âme populaire.  Ce qui m’intéresse c’est de voir d’où nous sommes partis et comment les choses ont évolué au travers d’un sujet bien particulier..la chanson.

Les moins jeunes se souviendront sans peine de ce que dans les années 60 et encore plus tard, on appelait la chanson corse. Une époque où dans les soirées corses, on se levait quand retentissait l’Ajaccienne..

Qu’il soit fêté dans sa maison

L’enfant prodigue de la gloire

Napoléon, Napoléon

L’enfant prodigue de la gloire

Napoléon, Napoléon

Ce n’est pas tant la qualité de ces chansons, ni même le talent de certains interprètes qui est en cause. Non. Le problème des textes et de la musique se situe ailleurs. Parfois, en langue corse mais ce qui restait chez les auditeurs, c’était les chansons de Tino Rossi, quelques ritournelles de guitare et pas grand-chose de traditionnel. Du folklore. Et parfois dérangeant car il relevait d’une caricature conforme à ceux que les autres pouvaient penser de nous.

J’ai en tête une chanson. Elle est de Charles Rocchi. Voix superbe, il chantait en corse des textes parlant du village et de temps en temps, une ritournelle en français comme la boudeuse ou le quartier maître. Sans doute pour lui du second degré. Mais pour les touristes qui l’entendaient, à mon avis, c’était conforme à l’image qu’il se faisaient des insulaires.

J’ai quitté ma belle tonkinoise

C’est pour toi ma charmante corsoise

Toi qui as des choses si belles à me dire

Toi qui mange encore du figatelli…

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Allons ne rougis pas et n’aie pas honte

Si tu ne descends pas alors je monte

J’en ai assez de tout ce riz bouilli

Ça vaut pas la pulenta du pays

Et oui le Tonkin, la femme corse timide, le figatellu et la pulenta. Tout y est.

Tout y est sauf l’essentiel. La langue, l’histoire et la forme traditionnelle du chant. La polyphonie ! Paghjelle ! Mon premier article de blog, celui qui m’a donné envie d’écrire sur la Corse, mon riacquistu à moi, était consacré à Jules Bernardini qui a fait renaître ces formes d’expression mourantes.

Canta u populu Corsu, i Muvrini et tant d’autres parlent de la Corse avec parfois des orientations qu’on peut ne pas partager. Mais que ce soit en polyphonie ou sous forme de chanson plus classique, ils mettent en valeur des choses authentiques. A tribbiera.. le mouvement des bœufs dans l’aire de battage du blé.. u lamentu di u pastore bien loin de la vision virgilienne du berger..i mulateri d’Ulmetu..hommage aux animaux et aux hommes, Mal Cunciliu et la figure du mazzeru et bien entendu, ma préférée, a muntagnera.

Et tant d’autres. Chacun fera son choix. Moi par exemple, je ne supporterai pas une soirée entière de paghjelle parce que ce serait identitaire.

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de renier ce qu’était la chanson corse avant le riacquistu. Elle a fait partie de l’histoire. Antoine Ciosi, Charles Rocchi ou encore Regina et Bruno ont chanté en langue corse. Ce n’est pas leur faute si l’époque voulait des choses qui correspondait à une idée reçue de la Corse.

Réappropriation de la langue au travers de la culture, de l’art, des savoir-faire, c’est parfait !  

Le tout c’est que ça n’exclut personne.

PS.. le blog que vous parcourez, fait partie d’un site dédié à l’apprentissage de la langue corse. Si vous voulez le découvrir, cliquez sur l’image ci-dessous…

Une importante rencontre.


C’était au début de l’été 1977. Je ne me souviens plus du nom du bateau qui assurait cette nuit là, la liaison entre Toulon et Bastia mais je sais que j’étais en quatrième classe. Le pont avec des chaises longues en guise de couchettes. Mais peu importait le confort. Partir au village pour deux longs mois de vacances, valait bien une nuit blanche.

Au milieu du pont, je me suis trouvé installé tout proche de quelques jeunes gens qui n’ont pas tardé à sortir les guitares et à chanter en langue corse. Et ils chantaient et jouaient fort bien. Autour d’eux, une assemblée n’a pas tardé à se former. Des touristes pour la plupart et de mémoire, beaucoup d’allemands qui applaudissaient.

Le groupe m’a vite semblé agacé par ce succès et, peut-être que je me trompe, par le fait que leur public n’était pas celui qu’il désirait. Ils ont rangé les guitares.

Je suis allé sur le pont où j’ai entamé la conversation avec un homme plus âgé qui accompagnait les chanteurs et musiciens. Il m’a demandé d’où je venais, où j’allais et di quale era..de qui j’étais.. les traditionnelles questions lorsque deux insulaires se rencontrent. Puis, il a souhaité savoir si je parlais le corse. Je lui ai répondu que je le comprenais mais que je n’osais pas le parler car tout le monde se moquait de mon accent. Ahè, seria megliu di parlà in francese chi di struppià u corsu.. Il m’a avec beaucoup de gentillesse, et ce pendant toute la traversée, expliqué que les erreurs importaient peu. Que la langue ne devait pas mourir et qu’il fallait que je persévère en oubliant les moqueries. Une nuit entière au bastingage à parler corse, à écouter les explications de cet homme rejoint par son fils, à comprendre grâce à lui, que j’étais à ma façon un passeur de mémoire. Je lui ai dit au-revoir au matin en arrivant à Bastia sans savoir qui il était.

Ce n’est que bien plus tard, en lisant une nécrologie dans le journal, que j’ai découvert que mon compagnon de voyage était Jules Bernardini, poète et chanteur de Tagliu-Isolaccia et père de Ghjuvan-Francescu et Alanu Bernardini.. I Muvrini.. Ils ont bien changé (et tant mieux!) car ils chantent désormais pour tout le monde en se faisant les magnifiques ambassadeurs de notre langue

. Ghjuliu Bernadini in memoria..

M. Jules Bernardini, je ne l’ai jamais oublié. La preuve.. 36 ans plus tard, je luis dédie mon premier article. Il m’a montré l’importance de maintenir la langue et donné l’envie et le courage de progresser sans gêne ou honte.  A ringraziavi.

 
Ghjuliu Bernadini in memoria..

PS.. le blog que vous parcourez, fait partie d’un site dédié à l’apprentissage de la langue corse. Si vous voulez le découvrir, cliquez sur l’image ci-dessous…