Les obsèques…

Vous comme moi, hélas, avez connu des deuils. Ce sont des moments pénibles. Des douleurs intimes qui appartiennent à chacun et dont je ne parlerai pas ici.

Mon sujet, c’est celui des rites funéraires. La façon dont, jusqu’il y a quelques décennies, les enterrements étaient organisés suivant un code traditionnel qui pouvait être différent suivant les régions.

La Corse est un carrefour. Une terre imprégnée de cultures diverses, religieuses et païennes. La mort, est regardée comme une étape et le rite, ce passage, illustre la continuité entre les vivants et ceux qui sont partis. Ce cérémonial est aussi l’illustration de la solidarité de la communauté avec les proches touchés par le deuil.

Lorsque le décès avait des causes naturelles, lorsque le moribond allait rendre son dernier souffle, un proche allumait un cierge qu’il promenait autour du corps en disant des prières. Le prêtre était appelé pour l’extrême onction et les cloches sonnaient, très vite, pour que celui ou celle qui allait mourir les entende. Ce glas chassait les mauvais esprits.

Ensuite, il fallait préparer la maison. On la fermait. Et comme il n’y avait rien d’autre, le corps était placé sur la table de la salle à manger, a tola,. On y posait trois bougies. Le défunt était habillé avec ses plus beaux habits. Dans des temps plus anciens, la famille cachait les miroirs et les récipients étaient vidés pour que l’âme du défunt ne reste pas prisonnière. Les rideaux étaient tirés. Les volets étaient clos. Pendant trois jours.

Les voisins, solidarité villageoise, amenaient les repas à la famille du défunt. Pas de gâteaux ou de sucreries et pas de friture. Il se disait que l’huile en train de frire, chantait. C’était une marque d’irrespect.

Avant l’enterrement, il y avait la veillée funéraire, a vechja. La famille, les amis se retrouvaient dans la maison du mort pour un dernier hommage. Le moment de parler de celui ou celle qui s’en allait, au travers de souvenirs. Il y avait de quoi manger et boire. On saluait le corps en entrant, les hommes serraient la main et les femmes l’embrassaient. Il y a bien longtemps, les pleureuses intervenaient pour des chants improvisés. Si j’en crois la documentation, les pleureuses ont existé jusque dans les années cinquante. Bien plus ancien, est le caracolu, une danse pour accompagner le mort.

Ensuite, le cortège funéraire se mettait en route vers l’église pour la cérémonie religieuse. Une étape, chrétienne, pour bénir l’âme du défunt. L’église est parfois trop petite pour accueillir tout le monde. A l’extérieur, attendent ceux qui n’ont pu entrer. J’ai un souvenir affreux de la sortie de l’église, où tous voulaient m’embrasser. Des dizaines de personnes. J’étais étourdi et au bord du malaise.

Le cercueil était ensuite porté par les hommes jusqu’au cimetière pour l’inhumation. Un dernier adieu.

Puis le retour à la maison, où les visiteurs trouvent de quoi manger ou boire un café avant de repartir parfois pour un long trajet.

Deux choses m’ont marqué. La première c’est que la mort pouvait être l’occasion de se réconcilier pour des gens qui ne se parlaient plus. D’ailleurs, même s’il y avait inimitié, on faisait acte de présence. La seconde, c’est que les villageois notaient les absents et ceux qui s’étaient abstenus de rendre ce dernier hommage, étaient coupables d’un affront.

La Corse a connu l’exode rural. Les villages se sont vidés. Et lorsque la famille vit sur le continent, il n’est pas simple de respecter un rite qu’à vrai dire, la plupart ont oublié. Plus de repas commémoratif quarante jours après les obsèques, plus de branche d’arbousier dans la bouche d’une personne morte à l’extérieur.

Mais ce qui demeure, c’est un rapport particulier à la mort. Entre les deux mondes, celui des vivants et le leur, la frontière est mince. Et celui qui sur le continent ne croit ni à Dieu ni à Diable, aura toujours un rapport craintif avec ce qui touche à l’au-delà.

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