Je ne suis pas un vieillard mais assez âgé pour avoir connu un forgeron au village.
Il ne travaillait plus beaucoup car il était assez vieux. Mais j’ai l’ai vu dans sa forge et je me souviens très bien de l’avoir vu préparer les fers pour un mulet et ferrer l’animal. Le soufflet, le feu qui ronfle, les étincelles qui volent et les odeurs. Fascinant pour un gamin.
Il en existe encore mais ils sont spécialisés dans la coutellerie. Avant, le rôle du forgeron allait bien au-delà. Bien sûr, il fabriquait les outils agricoles mais pouvait à l’occasion, devenir chaudronnier, serrurier et même armurier. Et maréchal-ferrant comme dans mon souvenir.
Ce qui est plus amusant, mais un peu inquiétant quand on y pense, c’est qu’il devenait parfois dentiste. Et oui, d’un coup de pince, il arrachait la dent malade. Rien que d’y penser j’ai les cheveux qui se dressent. Et puisqu’on parle de santé, cet homme providentiel était consulté pour soigner la sciatique en appliquant des pointes de feu. Et puis, comme il connaissait les bêtes, il faisait aussi parfois office de vétérinaire.
Bref. Un artisan incontournable.
A tel point que dans certains villages, la communauté choisissait et engageait un forgeron à l’année. Ce fonctionnaire communal était payé en nature en échange des services à rendre à tous les villageois. On retrouve (1) les traces de ce système à Belgodère où au 16ème siècle, il existait une forge commune. En échange de la fabrication réparation des socs, haches et même de la réparation du mécanisme des moulins, il était payé en fonction des moyens de chaque famille. Quatre décalitres de blé par paire de bœufs, un décalitre par cheval ou encore deux décalitres pour un moulin. Pour une pioche, une zucca, soit environ douze litres de moût de raisin. Rien ne semblait échapper au recensement.
Ce qui est étonnant, c’est le fait de voir que le forgeron cité dans l’étude, un certain Maître Antonpetro, s’engageait à ne pas quitter ses fonctions sauf à se faire remplacer par son frère, lui aussi du métier.
Ce système a perduré jusqu’au 19ème siècle jusqu’à ce que certaines familles ne veuillent plus contribuer. Cette histoire de fonctionnaire municipal m’a fait penser à mes études de droit. La commune d’Olmeto avait, en 1897, décidé d’engager un médecin payé par la commune pour donner des consultations gratuites. Mesure annulée par le juge administratif car une mairie n’a pas à intervenir dans l’économie. Il faut dire qu’il y avait déjà deux médecins à Olmeto et qu’ils n’étaient pas ravis de l’initiative. Mais s’il n’y avait pas de forgeron, il n’était pas idiot que la mairie en engage un.
Les maîtres du feu fabriquaient bien entendu des couteaux. Et ils continuent à le faire comme j’en ai déjà parlé ici. Mais, ce métier au sens large a disparu des villages. L’arrivée des outils manufacturés mais aussi le bouleversement de l’économie qui n’est guère plus basée sur l’agriculture et le pastoralisme.
Certaines pièces forgées ont rejoint les musées. J’ai au village une pièce un peu mystérieuse en bois avec une grosse chaîne qui finit par un crochet. Je pense que c’était un élément de l’attelage pour le battage du blé qui devait servir à accrocher u tribbiu, la pierre pour dépiquer le blé.
Alors pour conclure, j’ai un peu de nostalgie en pensant au forgeron du village mais jamais, je ne lui aurais confié mes dents !
(les photos sont issues du site très bien documenté Stazzona è Cultelli Forge et couteaux corses créé par le coutelier de Moltifau, coutellerie de Caccia où j’ai eu le plaisir d’acheter un de mes couteaux)
(1) « Recherches sur la terra di cumune » par Pierre Emmanuelli paru à Aix en Provence en 1958.
PS.. le blog que vous parcourez, fait partie d’un site dédié à l’apprentissage de la langue corse. Si vous voulez le découvrir, cliquez sur l’image ci-dessous…


