Il s’appelait Pompon. C’était un des premiers dont on demandait des nouvelles en arrivant l’été, au village. Un âne. Il était de la même année qu’un de mes cousins. Du coup, nous disions qu’ils étaient frères. Pompon a vécu très longtemps, plus de trente ans. Les derniers temps, il n’était plus très gaillard. Il allait lentement et sa langue pendait sur le côté. Mais il a eu une belle vie et je garde un excellent souvenir de lui,-même s’il m’a fait valser, une fois sur le béton de la terrasse. Il faut dire que je l’avais bien cherché en voulant le faire avancer avec des coups de bâton.
Petite surprise linguistique d’abord. Le site de référence de l’ADECEC propose comme traduction pour « âne » les mots suivants..asinu ou prisoghju. On n’y retrouve pas le « sumeru » mais en cherchant dans mon dictionnaire de référence, celui de Mathieu Ceccaldi, j’ai bien « sumere » et toutes les déclinaisons.
L’âne corse ! En fait ce modeste compagnon est présent dans l’île depuis que l’homme y a mis les pieds. Idéal pour aider à transporter des charges sur des chemins escarpés. Une histoire vraiment ancienne. Comme toutes les autres races d’ânes, il descend des ânes sauvages d’Afrique, domestiqués en Egypte puis importés en Europe. Des fouilles archéologiques ont confirmé cette origine. Ceux qui ont voyagé au Maroc par exemple ont pu voir la parenté entre ces animaux au-delà de la mer.
Dans les villages, la possession d’un âne voire de plusieurs, état un signe de richesse. Ils ont aidé pour construire les maisons, les routes dans un relief montagneux, de rocaille ou leur robustesse, leur agilité, leur sobriété faisaient des merveilles. Le pied sûr ! Grâce à son bât adapté, l’âne pouvait transporter aussi bien le bois de chauffage, la nourriture des bergers lors des transhumances et même les enfants dans des corbeilles en osier. C’était la monture des femmes. Les hommes préféraient le mulet.
En m’intéressant au sujet, j’ai découvert qu’il existait des associations remarquables. « U sumeru corsu » ou encore « l’Association nationale de l’âne et du mulet corse ». Grace à leur action, en juin, 2020, l’âne corse a été officiellement inscrit en tant que huitième race asine française.
Ce n’est pas la première fois que les autorités travaillent sur le dossier. Déjà, au début du 18ème siècle, une enquête menée par les autorités génoises évoque « d’un âne de robe grise, rarement noire ». Monsieur Alexandre Arman, Sous-préfet de Corse écrit ensuite en 1819 dans un rapport que le pays gagnerait beaucoup en multipliant la population et en l’améliorant par l’envoi d’étalons de qualité venant des « provinces montagneuses de France et d’Italie ». Ainsi, l’arrivée des baudets catalans donnera deux types, un gris tourterelle à chocolat foncé et un autre bai clair à bai foncé.
Le Plan Terrier a été la première tentative par la monarchie française de faire le recensement de la population du royaume avec ses richesses agricoles, commerciales ou industrielles . En 1770 , six mille ânes et point culminant en 1932 avec vingt mille. Depuis, la population a chuté et tourne entre mille et deux mille individus.
La reconnaissance de la race va permettre de la valoriser en espérant que de petits ânons voient le jour. Il en faut vingt par an, nés en Corse avec un nom corse typique. Pauvre Pompon. Son nom ne lui permettrait pas d’être reconnu et pourtant, il avait bien toutes les caractéristiques requises. Gris, croix de Saint André sur le dos. Il aurait dû s’appeler Murinu ou Fasgianu
Et pour conclure, ne dites jamais que l’âne est bête. Son intelligence est parfois même redoutable. Ventre bien gonflé quand on lui met le bât et dégonflé juste après pour que tout chavire. Un petit coup d’œil en coin et une ruade. « è pertutu sumere, è vultatu sumere » il est parti âne et il revient âne. Quelle injustice que ce proverbe! Mais on se rachète dans l’île en utilisant le mot « sumerinu » pour signifier le bon sens. Et là justice est rendue à Pompon et à ses congénères à l’œil si doux.
Et un petite friandise pour finir, découverte en faisant quelques recherches..très amusant et bien avant le riacquistu!
PS.. le blog que vous parcourez, fait partie d’un site dédié à l’apprentissage de la langue corse. Si vous voulez le découvrir, cliquez sur l’image ci-dessous…



