Le battage du blé…

Non loin de la maison, au village, il y avait une aire. Ma Mère me racontait comment se déroulait le battage. Mais je ne l’avais jamais vu faire. Aussi c’est avec une certaine émotion que j’ai assisté à ce travail, lors d’un trek au Maroc, dans le Haut Atlas. Sous des horizons différents, des techniques identiques étaient employées.

En Corse, après la moisson, commençait le battage. L’aire avait été remise en état. Une étendue ronde, entourée de belles pierres verticales fichées en terre. Elle était en terre battue recouverte de bouse de vache mélangée à de l’eau ou pavée avec des pierres bien plates. Il fallait qu’elle soit bien exposée au vent.

Le dépiquage, dans sa forme la plus ancienne, se faisait au pas des bêtes qui passaient sur les gerbes étalées sur l’aire, les épis tournés vers le centre. Mais, une pierre bien spécifique pouvait être utilisée. U tribbiu. C’est une pierre, en forme de cylindre plus ou moins effilé. Une forme de larme en fait. Cerclé de fer ou d’une corde, u tribbiu pèse plus de cinquante kilos. Trainée par les bœufs, la pierre rendait le travail du dépiquage plus efficace.

Les bœufs qui tournaient étaient encouragés de la voix. Le paysan improvisait parfois un chant pour eux. Tout un vocabulaire est dérivé de « u tribbiu ».Tribbiulini pour ces chants ou pour le batteur lui-même, « tribbiattu » battu qui vaut aussi pour le malheureux qui a reçu une rouste.

J’ai retrouvé un de ces textes. On peut y constater qu’en battant le blé, le paysan appelait ses bêtes par leur nom. Elles en avaient toutes un. Mansonu, le doux.Bracatu, le bariolé, Stellatu, qui avait une étoile sur le front. La coutume voulait qu’en passant devant l’aire, on se saluait en invoquant Saint Martin et les « tribbiadori » répondaient « cusi sia ». Ainsi soit-il ! Ce saint était associé à l’idée d’abondance.

Au fur et à mesure que les gerbes étaient battues, le grain et la paille étaient séparés. Les hommes évacuaient la paille, au vent, avant de ramasser les grains qui étaient retombés au sol. Ils utilisaient une fourche en bois, à trois dents. a palmula..C’était le vannage. Et le travail reprenait.

Ci-dessous, une vidéo de battage que j’ai dénichée ainsi que la photo d’illustration de cet article sur le blog de Babacmoi.

La légende, elles ne sont jamais loin, dit qu’il fallait éloigner les sorcières du tas de blé. Il se raconte qu’à Carticasi, un jeune homme avait décidé de dormir près du blé pour le garder. Vers minuit…il est réveillé par des truies en train de manger le grain. Il donne aussitôt deux coups de couteau dans le ventre de la première. Et là, il l’entend l’animal crier « Un autre ». Fou de peur, il fuit vers le village. Il apprend qu’une jeune fille était en train de mourir. Elle se confie à lui avant de mourir et lui dit qu’en ne l’ayant pas frappé une troisième fois, il l’a tuée. Cette horrible histoire est citée par Julie Filippi dans un texte publié en 1894..  «  légendes, croyances et superstitions de la Corse » dans la revue des traditions populaires. Et oui, si vous croisez une sorcière..il faut lui donner trois coups si on souhaite qu’elle meure tout de suite.

Revenons à la chanson. C’est bien plus gai. Je vous propose ci-dessous le texte avec sa traduction. Une petite vidéo également tournée à Volpajola où on peut reconnaître une partie des paroles. Antoine Ciosi aussi a chanté une chanson sur a tribbiera. Mais j’ai préféré la version d’Antoine Cesari. Plus authentique.

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Voga tu, ô Murtinellu
Voga tu, ô Mascarone
Induve ci è boi piu belli
E piu mansi in lu cantone
O! Sti boi corni neri
Per tribbià, ma so i veri
O! Sti boi corni blanchi,
Per tribbià, un so mai stanchi!
A spula spula!
Chi a paglia torni pula
Chi a pula torni ‘ranelle
Per fanne pane e pastelle

Va ardemment, ô Murtinellu
Va ardemment, ô Mascarone
Il n’y a nulle part de plus beaux boeufs
Et plus doux dans le canton
O! Ces boeufs à cornes noires,
Pour battre (le blé) ce sont les meilleurs
O! Ces boeufs à cornes blanchesi,
De battre, ils ne sont jamais fatiguési!
A vos vans, vanner!
Que la paille se change en balle
Que la balle se change en grain,
Pour en faire pain et gâteaux
Guarda l’orlu, aio aio
Fatti vivu, ô Maschero! 
Chi u sole e sopra a serra
Vene fresca a muntera.
E tu, tribbia ô Cudanellu!
Centu stare, ogni manellu!
Tribbia, tribbia, voga e dura..
Chi a paglia torni pula
Chi a pula torni ‘granu,
Voga! Voga! Tu Fasgianu

Reste au bord, allons, allons!
Sois plus vif, ô Maschero! 
Car le soleil est sur la crête
et s’en descend le vent frais..
E toi, bats ô Cudanellu!
Cent stères à chaque gerbe!
Bats, bats et va et que ça dure..
Que la paille se change en balle
Que la balle se change en grain,
Vas! Vas! Toi Fasgianu

PS.. le blog que vous parcourez, fait partie d’un site dédié à l’apprentissage de la langue corse. Si vous voulez le découvrir, cliquez sur l’image ci-dessous…

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